Accueil Actualités Que s’est-il passé exactement avec Dominique Mbonyumutwa à la Toussaint de 1959(Shingiro Mbonyumutwa)

Que s’est-il passé exactement avec Dominique Mbonyumutwa à la Toussaint de 1959(Shingiro Mbonyumutwa)

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UN ACTEUR TEMOIN DE L’HISTOIRE DU RWANDA: DOMINIQUE MBONYUMUTWA (extrait  page 42 à 68)

 

 

Mon propre père, Dominique Mbonyumutwa, a été un acteur privilégié de cette période historique si controversée. J’ai eu le long entretien qui suit avec lui, à l’occasion du 25ème  anniversaire de la Révolution de 1959.

 

Le 1er novembre 1959

 

Question : Que s’est-il passé le 1er novembre 1959 ?

Réponse : Tout a commencé le vendredi 30 octobre 1959 lorsque, sur convocation de mon chef Gashagaza, je me suis rendu à Gitarama pour une réunion de sous-chefs, qui devait avoir lieu le jour même. Dans le message de convocation, il était précisé que je devais me faire accompagner de mon épouse parce que, en vue de je ne sais plus quelle rémunération, les photos des sous-chefs et de leurs épouses étaient exigées.

C’est donc avec enthousiasme que je me suis fait accompagner de ma femme dans l’espoir de profiter du week-end pour saluer notre fille, élève à Byimana et rendre visite à ma belle-famille à Mbare. [N.D.L.R. : Ces deux localités sont situées dans le Marangara, l’actuelle préfecture de Gitarama.] Je suis donc arrivé très tôt, le vendredi, au poste de Gitarama, l’administrateur s’étonna de ma présence et me certifia qu’aucune réunion des sous-chefs n’était prévue.

En remontant vers le marché, je croise un collègue du nom de Gakwaya à qui je parle de cette réunion. Il me répond qu’il était à Gitarama pour d’autres raisons et qu’il ignorait tout de cette convocation. Je me rappelle encore que, dans notre conversation, il avait marqué son inquiétude au sujet du climat politique qu’il trouvait extrêmement tendu. Quand on s’est séparé, je me suis rappelé que j’avais également vu le sous-chef Bikuramuki sur mon chemin, à Ndiza même, qui vaquait tranquillement à ses occupations habituelles. Je ne m’en étais pas étonné, chacun devant gagner Gitarama par ses propres moyens.

Toujours à Gitarama, je rencontre un autre sous-chef du nom de Gasekurume, mais qui n’était pas du ressort de Gitarama. Il s’étonne de me voir encore vivant car, me dit-il, il avait appris que j’étais déjà mort. Cela m’a également rappelé qu’en embarquant le matin même, à bord du véhicule d’un commerçant de Ndiza (Remera), celui-ci m’avait soufflé à l’oreille qu’il avait entendu dire que je ne reviendrais pas vivant ! J’étais dès lors assuré d’avoir reçu une fausse convocation, et je décidai d’aller à Kabgayi rendre visite à Kimonyo de Musambira, un Tutsi qui venait d’être sérieusement tabassé la veille par des éléments unaristes (partisans de l’UNaR).

A l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé le nommé H… qui était encore troubadour à la cour de la Reine , à Shyogwe. Il m’interpella ainsi : «Vous venez voir votre ami « Aprosoma » battu à mort ? » Je dis oui. « Attendez-vous au même sort », me répondit-il. A la sortie de l’hôpital, mon épouse, qui suivait toutes ces conver­sations alarmantes, me conseilla de rentrer vite chez ses parents. Nous sommes arrivés à Mbare le soir tombant.

Question : La convocation du chef Gashagaza était-elle écrite ou verbale ?

Réponse : Elle était verbale, et je comprendrai plus tard qu’il s’agissait d’un guet-apens. Le lendemain, samedi 31 octobre 1959, je suis resté chez mes beaux­-parents. Toutes les conversations tournaient autour des victimes de l’agression commise par des « unaristes », « des personnes menacées, battues, etc. » Le menu peuple ne comprenait pas pourquoi nous, les leaders du peuple, ne réagis­sions pas, ni ne donnions l’ordre d’attaquer pour nous défendre.

C’est le dimanche 1er novembre que nous avions prévu d’aller rendre visite à notre fille Claire, élève interne à Byimana ( 8 km de Gitarama). Nous avons assisté à la messe célébrée par l’abbé Ferdinand Marara qui, dans son homélie, implorait Dieu pour qu’Il nous épargne des malheurs qu’il sentait proches car, disait-il, le climat politique est très tendu et la fraternité entre Rwandais est menacée.

Après la messe, on rendit visite à notre fille. Comme l’abbé Marara avait vécu à Kanyanza (paroisse de Ndiza) comme directeur des écoles (il venait d’être promu curé de Byimana), nous sommes passés chez lui. Nous l’avons trouvé en compagnie de notables tutsis, dont deux sous-­chefs, en train de boire. Dès mon arrivée, il y eut des mouvements bizarres, des disparitions, des allées et venues, etc. C’est à comparer à ce que nous a dit avoir vécu Habyarimana dans la nuit du 4 au 5 juillet 1973. Je me suis retiré et l’abbé Marara se proposa de m’accompagner. Arrivés à la hauteur de Bukomero (environ à 1 km de la Mission de Byimana), un messager cycliste vint dire à l’abbé Marara de regagner la maison à la demande de son collègue, l’abbé Ngomiraronka.

A peine l’abbé Marara s’était-il éloigné, je vis des jeunes gens qui s’assemblaient à gauche et à droite. Comme la messe était terminée depuis longtemps, je me demandai la raison de ce rassemblement. Je posai la question à ces jeunes gens qui me répondirent qu’ils venaient voir un match de football. J’ai continué mon chemin et, chose bizarre, ces jeunes gens me suivirent. Tout d’un coup, l’un d’entre eux m’interpella : « Sous-chef, vous devenez très important ; vous voulez, paraît-il, renverser notre roi » ; avant même que je n’achève de répondre, ce jeune me prit par le col et me gifla dans les yeux. A ma réplique, je vis d’autres jeunes se précipiter. Ils me tapent, je tape aussi !

Question : Même bâti en Hercule, selon l’expression de Jean Hubert, comme vous étiez, comment êtes-vous parvenu à vous dégager ? Combien étaient-ils ?

Réponse : Ces jeunes gens n’étaient pas armés. Ils m’ont fait tomber pour me battre, mais je suis parvenu à me relever et, dès cet instant, ils ont pris peur et se sont enfuis. C’est à ce moment que j’ai pu les estimer à une douzaine.

Question : Quels signes extérieurs présentiez-vous après cette bagarre ?

Réponse : Aucun, sauf mon poignet qui était gonflé pour m’être moi-même défendu en donnant des coups.

Question : Qu’avez-vous fait alors ?

Réponse : Mon premier réflexe fut de retrouver mon épouse et un neveu qui s’étaient échappés et avaient couru chercher du secours. Arrivé au niveau de la grand-route, j’ai vu un groupe de personnes qui causaient. J’ai demandé si elles n’avaient pas vu une femme en détresse. Oui, oui, répondirent-elles ; si c’est la femme qui courait en pleurant, elle doit être loin ; elle a même enlevé ses chaussures. J’étais certain que mon épouse était partie chez elle à Mbare (une demi-douzaine de kilomètres plus loin). Je suis allé voir le conseiller du village.

Pendant que nous nous rassemblions pour aller à la chasse des jeunes agresseurs, je vis arriver les gens de Mbare, alertés par ma femme. D’autres gens arrivèrent bientôt de tous les côtés, même de Remera, de chez Rwasibo, et la nouvelle se répandit partout.

Question : Qui conduisait ce peuple, et comment ces gens se dispersèrent- ils ?

Réponse : Le peuple se conduisait lui-même. Il ressentait l’agression d’un de ses leaders comme un signe manifeste du danger qu’il courrait lui-même. Après de vaines recherches des agresseurs, j’ai décidé de regagner mon logement, et les gens se dispersèrent. Bon nombre d’entre eux m’accompagnèrent jusqu’à Mbare. Le soir, entre autres visites, j’ai reçu celle de Kayibanda en compagnie de Rwasibo, et l’on s’est donné rendez-vous le lendemain chez Kayiba­nda.

Question : Mais Kayibanda devait être menacé au premier chef ?

Réponse : Bien sûr, et c’est pour cela qu’en sa qualité de chef de parti, il avait une garde militaire comme tous les autres chefs de partis politiques. Leur sécurité était aux mains de la tutelle belge.

Question : Au niveau du parti, n’aviez-vous pas prévu une stratégie d’attaque ou de défense en cas d’agression ?

Réponse : Non, personne ne croyait que l’UNaR irait jusqu’à des agressions physiques, jusqu’à soulever l’indignation générale du peuple. On n’imaginait pas que le combat politique que nous menions allait déboucher sur un affrontement armé. Même les Européens, pourtant en position d’avoir des renseignements, ne le prévoyaient pas.

Ils croyaient que les agressions physiques resteraient isolées. La preuve ? Dans l’après-midi du vendredi 30 octobre, après avoir entendu toutes les menaces dont j’ai parlé ci-dessus, j’avais été voir l’administrateur pour lui demander un pistolet. Il me répondit que j’avais peur pour rien. Fusil de chasse ? Oui… Pistolet ? Non, insista-t-il.

 

Les conséquences immédiates du 1er novembre

 

Question : Quelles furent les conséquences immédiates des événements du 1er novembre et pourquoi cette date a-t-elle été retenue comme date fatidi­que dans l’histoire du Rwanda, alors que vous n’étiez pas le premier « Aprosoma » à être molesté ?

Réponse : Dans l’avant-midi du lundi 2 novembre, je me suis rendu chez Kayibanda comme on se l’était promis la veille. L’objet de notre rencontre était de composer une lettre vigoureuse de protestation contre les actes terroristes de nos adversaires de l’UNaR. Dans cette lettre, nous avons stigmatisé le climat politique général, qui devenait menaçant pour la vie physique des membres des partis opposés. Nous demandions à l’administration belge de prendre les mesures qui s’imposaient pour contrôler la situation et mettre fin aux actes d’agression de l’UNaR contre les membres des partis hutu. La lettre a été adressée à Monsieur le Résident du Rwanda, ainsi qu’à l’Administrateur du Territoire de Gitarama.

Question subsidiaire : Auriez-vous la copie de cette lettre ?

Réponse : Non, il faut chercher cela aux archives de la Résidence , à Kigali, le siège du Résident militaire belge. [N.D.L.R. : Nous avons retrouvé la copie de la plainte dans les archives de Marcel Pochet, conseiller du roi du Rwanda à l’époque (voir à la fin de l’interview). ]

J’ai porté moi-même les deux copies à Monsieur l’Administrateur qui m’a promis d’en informer immédiatement le Résident. A son retour de Kigali, il m’a exprimé sa propre surprise de la tournure des événe­ments, puis il m’a demandé de regagner mon domicile. C’est dans l’après-midi que je me suis rendu sur le marché de Gitarama en quête d’une « occasion » (un lift). Des jeunes swahili (terme péjoratif désignant les musulmans) m’empêchèrent de monter à bord de la camionnette d’un commerçant, en lançant des pierres et en menaçant de briser le véhicule. Le commerçant, qui était de Ndiza, prit peur et refusa de m’embarquer.

C’est à ce moment que Christophe Bizimana vint avec sa petite Volkswagen, en ouvrit les portières et nous invita, mon épouse, le neveu et moi-même, à entrer dans la voiture. Usant de son influence dans la région, le Marangara, notre conducteur put prendre le chemin de Ndiza. Arrivés à Remera (Ndiza) vers 7 heures du soir, nous fûmes arrêtés par des barricades dressées spontanément par la population.

Je fus informé qu’elles avaient été dressées pour retenir des suspects et s’assurer qu’aucun d’eux ne s’échapperait de Ndiza avant que la population ne soit rassurée sur mon sort. Des bruits avaient couru que j’étais mort, assassiné par des extrémistes de l’UNaR.

De barrage en barrage, je parvins chez moi à 8 km de Remera, centre commercial de Ndiza. Une foule nombreuse gardait mes enfants et mon domicile. Il faut ajouter que ce même jour au Marangara même, la population était descendue dans les rues, arrachant, par exemple, les caféiers du chef Haguma.

Le lendemain matin 3 novembre, vers 10 heures, j’ai observé un rassemblement jamais vu de la population de Ndiza. Les gens venaient de toutes les sous-chefferies. La peur, l’indignation, la réaction défensive et une volonté punitive s’étaient emparées de ces masses paysannes en colère.

On me demanda d’expliquer les circonstances de mon agression. Pour calmer le jeu, je répondis que ce n’était pas grave. Nous n’avions pas le moindre soupçon de l’ampleur que l’événement allait prendre.

Mais il a suffi que les gens voient mon poignet bandé pour crier. La foule décida d’elle-même d’aller demander des explications au chef Gashagaza. Je crois que la suite est bien connue pour avoir été enregistrée par l’histoire. La journée du 3 novembre a en effet été l’objet d’enquêtes judiciaires et de procès puisqu’il y eu mort d’hommes chez le chef. Il faudrait consulter les archives du Parquet à ce sujet.

[N.D.L.R. L’histoire a retenu que lorsque cette foule est arrivée au domicile du chef Gashagaza, elle fut intriguée de trouver le chef  entouré de la presque totalité des notables tutsi de sa chefferie (une quatre vingtaine d’hommes). Toujours est-il que deux sous-chefs, les nommés Katarabirwa et Nkusi sortirent armés et vinrent intimer à ceux qu’ils considéraient comme une  populace, l’ordre de déguerpir. Katarabirwa maniait son épée pendant que Nkusi menaçait de faire venir son armée de Twa qui ne manquerait de tailler en morceaux ces hutu traditionnellement reconnus comme peureux. Les deux dignitaires ignoraient certainement que le vase de la patience de cette populace avait débordé. Il s’ensuit des échauffourées au cours desquelles, Katarabirwa  fut malheureusement tué et Nkusi sérieusement tabassé. Devant la tournure des événements le chef Gashagaza adopta un profil bas et céda à la foule qui lui disait que c’était  plutôt lui qui devait déguerpir. Accompagné de sa femme et de ses enfants et d’une  statue de la Vierge Marie , le chef demanda à être conduit à la paroisse des pères blancs de Kanyanza où il trouva refuge. Une délégation fut constituée et l’accompagna pour s’assurer de sa sécurité. Ma réflexion est que s’il y avait eu autant de Gashagaza dans le pays, la révolte  du peuple aurait débouché certainement sur une réforme du système et aurait ainsi évité les frais d’une révolution.

C’était sans compter avec l’esprit guerrier sur lequel était fondée la royauté tutsi du Rwanda. Le mwami (le roi) était un dieu vivant sur terre. Il avait le droit de glaive. Il était propriétaire de tout et prodiguait biens et châtiments à tous ses sujets [1]. Le roi pouvait mobiliser tous les hommes valides afin de venir à son secours en très peu de temps [2].  Le roi Kigeli V Ndahindurwa recourra à cette pratique ancienne  et mobilisa ses tueurs batwa et ses redoutables montagnards hutu des régions de Mukura et de Rukoko, les « Abambarankota » [3] contre les leaders hutu de la province du Marangara [4], à l’origine du fameux manifeste des Bahutu coupable d’avoir revendiqué le partage du pouvoir. Venant de Nyanza, l’expédition devait se terminer par le nettoyage du Ndiza.

N’eût été l’intervention de l’autorité territoriale belge, l’opération aurait réussi et bien réussi. Cependant entre le 3 et le 10 novembre 1959, date de l’arrivée des troupes du Congo suffisantes pour calmer la situation, les hutu mangèrent les vaches des tutsi pendant que les milices du Roi Kigeli (Izakigeli) se livraient à des mises à mort spectaculaires frappant les leaders hutu au sud et au centre, bastion de la révolte. Les noms de Sindibona, Munyandekwe- Impangare, Kanyaruka, Mukwiye PolePole, Secyugu et d’autres, sont restés dans la mémoire des Rwandais comme étant les premières victimes de la répression impitoyable d’un roi portant le nom  de règne de  Kigeli, un nom prédestiné à ce genre de besogne. D’autres chefs tutsi avaient également levé ici et là leurs milices qui tuaient et terrorisaient les  hutu en guise de les dissuader de suivre l’aventure de Ndiza- Marangara.

 Dans son livre, Rwanda, de la féodalité à la démocratie, 1955-1962, édition Hayez, Bruxelles, Académie des Sciences d’outremer, Paris, 1984 ». Jean-Paul Harroy, dernier gouverneur belge du Rwanda-Burundi rejette sans ambages à l’UNaR la responsabilité des initiatives destinées à ouvrir la voie aux violences dont l’UNaR a gardé l’initiative pendant plusieurs des premières journées de novembre, jusqu’au moment où la force publique, arrivée en nombre, rétablit l’ordre par la force ». Suit une liste des faits démontrant cette thèse, pages 291 à 298. Ce Belge que l’on ne peut accuser d’excès de sympathie envers la révolution hutu de 1959, explique que  le plan de l’UNaR pouvait être résumé comme suit : puisque l’affrontement armé entre Tutsi traditionalistes et Hutu dits pro­gressistes est devenu maintenant concevable, provoquons les leaders hutu sans tarder afin de nous créer une possibilité de contre-révolution foudroyante, au cours de laquelle la tutelle étant débordée, nous aurons l’occasion de liquider physiquement tous les leaders hutu soigneusement répertoriés et de réaliser, dans les régions choisies d’Astrida, assez de massacres de population paysanne pour qu’il ne soit plus question de réaction hutu avant l’indépendance. .. ni après.

Toujours selon J.P. Harroy, le parti Uprona (pendant de l’UNaR au Burundi) reprit le même plan et le réalisa au Burundi à la Pentecôte 1972, alors qu’il n’y avait plus de tutelle belge pour le faire échouer (Toussaint rwandaise, Pentecôte rundi).]

Tout cela explique pourquoi même aujourd’hui vous entendez des  aristocrates impénitents nier cette révolution ou la qualifier avec mépris de jacquerie populaire.

Question : Lorsque vous avez vu la foule se diriger vers l’habitation du Chef, pensiez-vous que le sang allait couler ?

Réponse : Non, personne ne pouvait le prévoir, même pas y penser. Je vous ai déjà dit que la veille même, Kayibanda et moi demandions encore que l’administration belge protège les Hutu. Les Hutu n’ont pas agressé des Tutsi. C’est à leur corps défendant qu’ils ont réagi aux agressions répétées.

Question : Pourquoi n’avez-vous pas pris la tête de cette foule ?

Réponse : C’est la même réponse. Nous, les leaders, n’avions aucun plan d’attaque. Même le chef Gashagaza avouera plus tard que personne n’ima­ginait  que le sang allait couler.

Question : Dans votre cas particulier, vous étiez sous-chef, donc partie prenan­te  au régime. Comment avez-vous été en même temps leader du menu peuple majoritairement hutu au point qu’il accepte de risquer tout pour vous protéger ? Vous étiez sous-chef depuis 1952 ; sept années durant, vous auriez eu le temps, par exemple, de vous faire passer pour un Tutsi. Pourquoi êtes-vous resté Hutu alors que votre condition sociale, économique et intellectuelle vous l’aurait facilité ?

Réponse : Pourquoi je n’ai pas cherché à me faire anoblir (kwihutura) c’est-à-dire se faire passer pour un Tutsi ? Je crois qu’il convient que je vous explique d’abord les circonstances dans lesquelles j’ai accédé à la fonction de sous-chef. A partir de 1947, j’étais engagé comme clerc en chef au poste administratif de Gitarama. Jusqu’en 1952, date de mon accession à la fonction de sous-chef, j’avais une autorité de loin supérieure à celle même des quatre chefs et donc aussi de la soixantaine de sous-chefs de ma juridiction qui comprenait Marangara, Rukoma, Ndiza et Nduga.

Tous les chefs et sous-chefs passaient par moi pour atteindre l’ad­ministrateur, mais j’avais aussi le droit et le devoir d’inspecter les chefferies et sous-chefferies. C’est à partir de mes rapports d’inspection que l’administrateur m’autorisait à donner des ordres aux chefs et sous-chefs. Ceux-ci me respectaient d’autant plus que je devais même servir d’interprète pour certains d’entre eux. Je n’avais donc pas à me plaindre de ma position sociale, acquise grâce à ma réputation de travailleur. Et puis kwihutura byali bisuzuguritse (chercher à renier ses origines n’était guère méritoire à nos yeux).

Il faut peut-être vous rappeler aussi que cinq ans auparavant, de 1942 à 1947, j’avais été moniteur diplômé à Kamonyi d’abord, puis à Mugambazi (à la demande du directeur de la société minière de Ruto­ngo qui désirait que j’enseigne à l’école des Blancs).

En 1948, Kayibanda, qui sera notre leader, est venu me rendre visite à mon domicile de Gitarama. Nous avons passé la nuit à discuter de la situation politique générale. Il me disait qu’il avait suivi mon comportement à Gitarama et qu’il l’avait apprécié. Il m’informait qu’il allait partir en Europe et qu’à son retour, on élaborerait quelque chose pour sauver les Bahutu.

Gitera écrivait déjà, mais pour son propre compte et dans son propre journal. Quant à notre groupe, dont Kayibanda était le chef, la consigne était de ne pas écrire en ordre dispersé. Kayibanda se chargeait de publier tout article émanant de notre groupe. On aimait bien Gitera parce qu’il était téméraire et d’une grande audace qu’il mettait à profit pour stigmatiser la royauté. Il était très au courant, puisqu’il était membre du Conseil supérieur du pays et je crois aussi membre du Conseil du vice-gouvernement général à Bujumbura.

En 1952, sous la pression de l’ONU, la tutelle invita le roi Ruda­higwa à nommer les premiers sous-chefs hutus. Lorsque ma candidature fut avancée, j’ai accepté, en homme conscient et averti, ma nomination en tant que Hutu pour le bien du menu peuple majoritairement hutu. Il était corvéable et taillable à merci. Pour moi, il n’était donc pas question, de renier les Hutu quelques années plus tard, en me faisant passer pour un Tutsi. Je me devais plutôt de travailler pour les Hutu, les Tutsi et les Twa pour montrer la différence. Gouverner autrement.

Arrivé sur le terrain, mon comportement ne visera qu’à la justice. A titre d’exemple, tout en étant parmi les sous-chefs les plus acharnés à amener la population aux travaux communautaires (action anti-érosive, …etc.), j’appliquais la justice et m’efforçais de traiter les individus correc­tement. De par mes contacts avec Kayibanda, j’étais au courant des idées nouvelles ; je lisais aussi les écrits de Munyangaju sur l’indépendance proche des pays africains. Pour ce qui est des rencontres, c’était surtout lors des réunions de la coopérative TRAFIPRO (Travail Fidélité Progrès), une coopérative fondée et animée par la coopération suisse.

La population de Ndiza m’aimait beaucoup parce que je ne craignais pas de dénoncer le danger que couraient les Hutu de voir l’indépendance s’établir au seul profit du pouvoir tutsi, si un changement radical de société n’intervenait pas auparavant. Je leur disais que, le Blanc parti, les Hutu allaient tomber dans un esclavage sans précédent. Je faisais lire les écrits de Kinyamateka dans les réunions publiques, afin d’éveiller la conscience politique du peuple. C’est à partir de ce moment, d’ailleurs, que le pouvoir tutsi m’a considéré comme son ennemi politique à abattre.

Je puis dire aussi que mon comportement économique, social et culturel différait sensiblement de celui des sous-chefs traditionnellement exploiteurs. J’ai refusé, par exemple, le « kugerura » et l’« indabukirano » (pratique qui consistait à s’attribuer, dès l’entrée en fonction, pâturage et vaches de certains de ses administrés). Les éleveurs tutsi furent les premiers surpris lorsque je leur ai annoncé que je ne pratiquerai pas cette coutume. Renoncer à cette coutume profonde de l’ubuhake (servage) m’a permis de garder les coudées franches pour agir à ma guise, conformément à notre idéal de sauver le menu du peuple hutu, tutsi et twa.

En bref, par ce geste, j’ai évité les lianes du servage de la vache ! Je n’ai jamais possédé plus de dix vaches, parce que j’ai plutôt beaucoup cultivé, contrairement aux autres sous-chefs qui se contentaient de l’élevage. D’ailleurs, la boutade classique était de dire, en me montrant du doigt, « umutware w’umuhutu uzapfana no guhinga » (ce sous-chef hutu qui ne s’élève pas au-dessus de la condition d’agriculteur de ses origines). De plus, j’ai fait travailler les Tutsi qui, apparemment, étaient contents. Pas à la houe, ils en étaient exemptés par la tradition, mais comme messagers.

[N.D.L.R. : Les privilèges réservés à la caste des Tutsi ont été reconnus officiellement par la tutelle belge en 1931, lors de l’établissement de la première carte d’identité. La mention de l’ethnie tutsi sur la carte d’identité a été demandée et exigée par le mwami  pour garantir les privilèges de son aristocratie. Cette mention  constituait une  garantie permanente, opposable à tout moment. Quant à la mention ethnique hutu, elle faisait de vous une bête de somme corvéable et taillable à merci.]

J’ai introduit pour la première fois le salaire en monnaie pour tous les services qui m’étaient personnellement prestés. Ailleurs, c’était impensable, la main d’œuvre était de corvée ! De même, ceux qui travaillaient aux travaux communautaires de l’Etat étaient régulièrement payés, quand c’était prévu ainsi. Je m’assurais qu’ils reçoivent bel et bien leur pécule, alors que dans d’autres sous-chefferies l’argent destiné à la paye était régulièrement détourné. Le menu peuple ne savait pas toujours que certains travaux communautaires (pépinières, par exemple) étaient rémunérés. Même si le peuple en avait connaissance, comment allait-il savoir que tel budget avait été débloqué ? La tutelle payait et certains sous-­chefs malhonnêtes encaissaient dans leur poche. Ce faisant, ils ont rendu un très mauvais service au régime qu’ils servaient. Les travaux communautaires, institués dans un but noble par la tutelle, deviendront vite des « corvées » et feront l’objet de vives revendications quelques années plus tard.

Vers les années 1956, après son inspection du territoire, l’administrateur a dit publiquement à Rukoma que, si les Européens avaient à leur disposition dix sous-chefs de la trempe de Mbonyumutwa, le Rwanda progresserait dix fois plus vite. Cela m’a été rapporté par un sous-chef ami (tutsi) progressiste, du nom de Birasa.

Question : 1952, c’est loin ! Pensez-vous avoir été le premier sous-chef hutu ?

Réponse : Dans les mêmes conditions que moi, il y eut par exemple Alain Ugirashebuja et Saveri Nayigiziki. Le premier s’est fait Tutsi ; quant au second, je n’ai pas su pourquoi ni comment il a quitté. Apparemment, j’ai été un des rares sous-chefs hutu à ne pas renier mes origines. Je vous en ai donné les raisons politiques. Il y avait aussi des raisons d’ordre social et culturel. Social, parce que j’avais déjà occupé des fonctions bien supérieures, sans ressentir la nécessité de me faire passer pour un Tutsi. Culturel aussi, de par ma formation de normalien, j’étais assez en avance dans bien des domaines, sur beaucoup de cadres tutsi qui s’attardaient trop sur le passé.

Question : Pourquoi Kayibanda et Gitera n’ont-ils pas été proposés comme sous-chefs durant cette période ?

Réponse : Je n’en sais rien. Ce que je puis affirmer, c’est que Kayibanda n’aurait pas accepté. Il était trop avancé dans ses idées de parvenir un jour à déraciner du dehors tout le système féodo-tutsi. Je me rappelle d’ailleurs que, vers les années 1956, la tutelle cherchait dix candidatures hutu au poste de chef. Kayibanda m’en a personnellement dissuadé, me disant que c’était trop tard. Je crois que Gitera et Munyangaju n’auraient pas non plus accepté un poste administratif, car cela revenait à renoncer à écrire. Quant à Bicamumpaka, qui sera sous-chef en 1958, il a pris le pouvoir de force après avoir chassé un sous-chef du nom de Kanakintama, ce dernier s’étant rendu coupable d’abus flagrants.

Question : Pourquoi n’aviez-vous pas vous-même choisi d’écrire ?

Réponse : J’étais déjà engagé comme homme de terrain depuis belle lurette et je crois avoir traduit en actes les écrits de Kayibanda, de Gitera et de Munyangaju. Je vous ai déjà dit aussi que seul Kayiba­nda était mandaté pour publier tous les écrits des membres du Mouve­ment social hutu. De plus, le roi Rudahigwa avait interdit aux agents adminis­tratifs d’écrire sur les questions politiques.

Question : Je reviens encore à votre situation de sous-chef. Lorsque « le Mani­feste des Bahutu » fut publié en 1957, il a été suivi de la constitution officielle du Mouvement social muhutu. Tous les vrais militants devaient ainsi se dévoiler publiquement. Qu’avez-vous fait ?

Réponse : A la publication du Manifeste des Bahutu, je fus très content parce que je voyais que nos idées et notre lutte prenaient définitivement corps. A partir de ce moment, en tant que groupe, nous étions plus forts, encore que le risque de représailles devenait bien sûr plus grand.

Mais c’est justement dans les moments graves que l’on reconnaît les valeureux ! C’est ainsi qu’après avoir obtenu l’autorisation du vice-gouverneur général du Rwanda-Burundi de former des cellules de ce mouvement, Kayibanda m’a immédiatement contacté. Le premier comité officiel opérationnel sur le terrain fut ainsi implanté dans ma sous-chefferie. Etant de l’administration, je devais me contenter d’en être seulement le conseiller, ce qui fut fait. C’était début 1958.

Question : Y a-t-il eu d’autres sous-chefferies qui acceptèrent l’implantation des comités du Mouvement social muhutu ?

Réponse : Oui, c’est le cas de Mushubati, sous l’influence de Rwasibo, et du Mayaga, sous l’influence de Kayibanda. De même, chez Bicamumpaka et chez Mberabahizi à Ngororero. Il faudrait consulter les archives ; je ne puis me rappeler de tout !

Question : Le Mouvement social muhutu a évolué en 1959 en parti politique PARMEHUTU ; quel fut votre rôle ?

Réponse : J’ai été personnellement associé à la recherche du nom de notre parti chez Kayibanda, en compagnie de Calliope Mulindahabi, de Jean-Baptiste Rwasibo et de Pierre-Claver Ndahayo. Cela faisait suite à un meeting que nous avions organisé dans ma sous-chefferie le 4 octobre 1959, meeting au cours duquel Kayibanda avait pu s’adresser à une foule venue de pres­que tous les coins du Rwanda.

Seuls les partis politiques déclarés étaient autorisés à faire des meetings. L’UNAR, qui croyait monopoliser les meetings, avait tenu son premier meeting monstre à Kigali le 13 septembre 1959. C’est en réaction que Kayibanda décida de déclarer le Mouve­ment social muhutu parti politique. Ce fut fait officiellement le 18 octobre 1959 sous l’appellation de PARMEHUTU (Parti du mouvement de l’émancipation hutu).

Le Rubicon était ainsi franchi. Le mois d’octobre comme d’ailleurs le mois de septembre, furent des mois de tension politique entre l’UNAR et le PARMEHUTU. Cette tension, nous l’avons vu, éclatera au grand jour avec les événements des premiers jours de novembre. Nous en avons déjà parlé. Avant même que je ne sois attaqué le 1er novembre 1959, l’UNaR n’avait cessé de réclamer ma révocation pour avoir organisé le meeting du 4 octobre (voir supra) alors que j’étais membre de l’administration.

 

Le conseil spécial du pays et la fuite du roi, les élections communales et le gouvernement provisoire du 26 octobre 1960

 

Question : Après les événements de novembre, votre nom réapparaît au premier plan dans l’histoire du Rwanda. Nous avons retenu que vous avez été mandaté par le parti PARMEHUTU pour le représenter, en compa­gnie de feu Anastase Makuza, au sein du Conseil spécial du pays. Ce Conseil n’a été créé que le 4 février 1960. Que faisiez-vous entre le 1er novembre 1959 et le 4 février 1960 ? Quel fut le rôle du Conseil spécial du pays ?

Réponse : Après l’éclatement des événements de novembre 1959, j’ai été accusé par le chef Gashagaza d’avoir organisé la rébellion de la population de sa chefferie et de l’avoir agressé. Certainement que, partout ailleurs, les « unaristes » réclamaient ma mise à mort. A défaut de m’avoir (ils savaient que le peuple de Ndiza était aux aguets, décidé à me défendre), ils ont tué des leaders isolés du PARMEHUTU et de l’APROSOMA, comme Sindibona, Impangare, Kanyaruka, Mukwiye, etc. Ils ont même brûlé ma maison à Mwendo, dans la commune de Mukingi sous prétexte que je m’y étais réfugié.

 [N.D.L.R. : Ces crimes rentraient dans le fameux plan de représailles dénoncé par Jean-Paul Harroy, voir supra.]

Les mois qui ont précédé la création du Conseil spécial et la mise en place de nouvelles autorités (sous-chefs et chefs intérimaires) ont été, pour moi, ceux des interrogatoires. Dès le 10 novembre, l’administration de tutelle décréta l’état d’exception sur toute l’étendue du territoire. Les autorités civiles furent suspen­dues à tous les échelons, dont moi-même.

Le pays fut placé sous le commandement militaire du colonel BEM Logiest. C’est donc en tant que prévenu - j’étais accusé d’avoir incité à l’insurrection de la population de Ndiza contre les pouvoir établis – que je comparaissais chaque jour au siège du conseil de guerre opérant à Ndiza. En dehors de mes propres comparutions, ma présence était surtout nécessaire pour contrecarrer les fausses accusations dont se rendaient coupables les interprètes tutsi. Il fallait aussi déjouer tous les subterfuges mensongers que ces derniers utilisaient pour arracher aux Hutu de faux aveux. Je citerai notamment le cas d’un nommé Bararuha qui a avoué avoir tué, parce que l’interprète lui avait faussement promis le pardon du substitut.

Un mandat d’arrêt et d’amener à la prison de Kigali avait d’ailleurs été lancé contre moi. Je fus sauvé par l’intervention d’un père blanc à la mission de Kanyanza qui s’étonna de voir que les Belges n’avaient toujours pas compris de quel côté se trou­vait la vérité. Mon procès contre Gashagaza se poursuivra d’ailleurs pendant que j’étais membre du Conseil spécial. Il se terminera par mon acquittement !

Le Conseil spécial du pays était l’organe suprême indigène qui regroupait les quatre grands partis (APROSOMA, RADER, PARMEHUTU, UNaR) et dont la mission était de veiller à ce que le roi Ndahi­ndurwa règne désormais en roi constitutionnel, au-dessus des partis. Le roi était lui-même représenté par son demi-frère Ruzibiza. Le roi Ndahindurwa restera heureusement prisonnier de ses conseillers occultes du clan UNaR et ne tarda pas à entrer en conflit ouvert avec notre Conseil en refusant de régner en roi constitutionnel. Les actes du Conseil qu’il refusait de signer, nous les faisions signer par le Résident. Devant la détermination de notre Conseil, le roi se sentit fatigué et vaincu, il prit la poudre d’escampette via Léopoldville, sous prétexte d’aller assister aux festivités de l’indépen­dance du Congo. On ne le revit plus ! C’était le 25 juin 1960.

[N.D.R.L. : En réalité, le roi allait tenter sa chance à l’ONU où il accusera les Belges de lui avoir subtilisé son royaume au profit des Hutu. Il réussira en partie, comme on le verra plus loin.]

Question : Quelles furent les conséquences de cette fuite du roi ?

Réponse : La fuite du roi créait un vide au niveau du chef de l’Etat. Ce fut notre argument pour réclamer, plus fort que jamais, des élections générales à tous les échelons, en vue d’une nouvelle forme de gouvernement. Le 6 juin 1960, le parti PARMEHUTU, à l’issue de son congrès extraordinaire tenu à Ruhengeri, s’était déjà déclaré pour une forme républicaine de gouvernement, qu’il estimait être la seule à assurer le mieux les libertés des citoyens et leur égalité devant la loi et les représentants du pouvoir suprême du pays. C’est d’ailleurs devant cette prise de position du parti PARMEHUTU, devenu visiblement plus fort que le roi, que celui-ci se déroba en refusant de collaborer avec notre Conseil. Contre le roi et le parti UNaR, les trois autres partis du Conseil avaient créé un front commun et étaient tous d’accord pour une forme nouvelle du pouvoir au Rwanda.

Bien que le RADER adhérait à ce forum, il n’était pas pour la forme républicaine car son président, le chef Prosper Bwanakweri, rêvait plutôt de remplacer Ndahindurwa et régner en monarque constitutionnel. Il était de la lignée royale (umunana).

Les élections communales eurent lieu en juin-juillet 1960 ; elles furent remportées à 84 % par les partis PARMEHUTU et APROSOMA. Le RADER, avec 7 % des voix, fut déçu ; il se retira du front commun en guise de protestation contre ce qu’il appelait le caractère « antidémocratique » de ces élections. Quant à l’UNaR, elle fut définitivement rayée de l’échiquier politique intérieur, pour avoir préconisé l’abstention aux élections. Le 26 octobre 1960, deux organes furent installés, à savoir le Conseil législatif du Rwanda, assemblée de 48 membres appartenant aux diverses tendances et le gouvernement provisoire belgo-indigène, présidé par le chef du parti majoritaire, Grégoire Kayibanda.

Dans ce gouvernement provisoire rwando-belge, je fus nommé secrétaire d’administration à la Défense. [N.D.L.R. : La Défense et les Affaires étrangères étaient restées aux mains de Bruxelles, sans un ministre comme tel sur place au Rwanda. C’est à cette époque que fut érigée l’Ecole d’officiers de Kigali et que furent recrutés les premiers officiers de la future armée rwandaise.]

.Kigeli et l’UNaR protestèrent, bien entendu, contre cette Assemblée et contre ce gouvernement provisoire, auprès de Sa Majesté le roi des Belges  Auprès du secrétaire général de l’ONU, Kigeli et l’UNaR demandaient l’intervention directe et immédiate des troupes de l’ONU au Rwanda en remplacement de la tutelle belge.

Les débats de l’Assemblée générale de l’ONU sur la situation au Rwanda aboutirent à une position favorable à Kigeli. De là, naîtra l’idée d’un référendum pour que la population se prononce sur l’institution monarchique et sur la personne du roi Kigeli Ndahindurwa.

Devant une menace devenue tangible de la possibilité de réinstallation de la royauté et de Kigeli, et devant les atermoiements du gouvernement belge qui venait d’accepter de postposer les élections législatives prévues initialement en janvier 1961 et d’où devait sortir une Constituante, Kayibanda, fort de ses troupes, décida d’opérer un coup d’Etat contre Kigeli.


 

Le Congrès ou le coup d’Etat de Gitarama

 

Appelé aussi « coup d’Etat de Gitarama », le congrès de Gitarama, – préparé au courant de janvier 1961 à Kigali par une réunion extraordinaire conjointe entre les partis APROSOMA et PARMEHUTU -, aura lieu le 28 janvier 1961. Ce jour-là, près de 3 000 conseillers communaux élus au suffrage universel se réunirent en congrès à Gitarama.

Dominique Mbonyumutwa fut présenté comme candidat du parti PARMEHUTU au poste de président de la République. Gitera fut le candidat de son parti, APROSOMA. Les partis AREDETWA (parti pour la promotion des Batwa et proche du PARMEHUTU) et APADEC (un petit parti également proche du PARMEHUTU) présentèrent, eux aussi, chacun leur candidat.

La discipline de parti aidant, le candidat du parti PARMEHUTU fut élu à une écra­sante majorité. Selon la tradition du régime parlementaire, le président de la République désigne aussitôt le chef du parti majoritaire comme formateur du gouvernement. Ce fut Grégoire Kayibanda qui fut chargé de la constitution du nouveau gouvernement.

Par ailleurs, une Assemblée législative de 44 membres fut élue et une Cour suprême de justice fut constituée. Doté d’un gouvernement responsable de l’exécutif, d’une Assemblée législa­tive et d’une Cour de justice, le Rwanda accédait enfin à une forme démocratique du pouvoir. C’était la fin d’un monde et le début d’un autre ! Le 28 janvier 1961 marque un « avant » et un « après », comme disent certains observateurs.

Question : Dominique Mbonyumutwa, c’est toujours de vous dont il s’agit. Pourquoi et comment avez-vous été choisi comme candidat du parti PARMEHUTU, au poste de président de la République  ?

Réponse : Le fait d’avoir été choisi comme candidat du parti PARMEHUTU relève bien entendu des secrets de Kayibanda, qui était le chef du parti. Néanmoins, j’avais une certaine expérience du pouvoir et mon comportement avait été approuvé par le peuple, qui m’a défendu lorsque je fus agressé par nos adversaires politiques.

Question : Ce jour du 28 janvier 1961, il y avait quatre places importantes à pourvoir :

le poste de président de la République , chef de l’Etat en remplacement du roi ;

le poste de Premier ministre, formateur du gouvernement et chef du pouvoir exécutif ;

le poste de président de l’Assemblée législative, chef du pouvoir législatif ;

le poste de président de la Cour suprême, chef du pouvoir judiciaire.

Vous, vous êtes devenu président de la République. Kayibanda est devenu chef du gouvernement, tandis que Gitera et Nzeyimana ont été respectivement élus et nommés président de l’Assemblée légis­lative et président de la Cour suprême. Quelles sont les raisons qui ont motivé le choix de ces quatre personnalités ?

Réponse : Il faudrait peut-être préciser un peu l’esprit de certaines de ces quatre fonctions. Dans la logique du régime parlementaire que nous suivions à l’exemple de la Belgique , le président de la République était un président constitutionnel au-dessus des partis, à l’exemple du roi des Belges. Quant au poste de Premier ministre, il revenait de droit au chef du parti ayant gagné les élections. Kayibanda était chef du parti majoritaire, il était donc de droit formateur du gouvernement et chef de l’exécutif.

Gitera était lui aussi chef de parti, mais son parti était mino­ritaire. Il était donc hors de question qu’il obtienne de droit le poste de Premier ministre. Mais comme Gitera faisait valoir son rôle histo­rique incontesté dans la lutte politique des Bahutu, il aspirait, voire revendiquait le poste de président de la République.

Question : Pourquoi alors Gitera n’est-il pas devenu président de la Répu ­blique avec le soutien des voix du parti PARMEHUTU ?

Réponse : Pour vous répondre, il faudrait entrer dans les secrets des dieux. Kayibanda, chef du parti PARMEHUTU a décidé de présenter son candidat. APROSOMA a présenté le sien. Ce que je puis attester c’est que, la veille, Gitera et Kayibanda ont passé la nuit chez moi à discuter. Lorsque Kayibanda m’eut informé de ma candidature du lendemain au poste de président de la République , je les ai laissés dans leurs discussions et je suis allé me reposer. Le lendemain, j’ai constaté que Gitera avait maintenu sa déci­sion de se porter candidat de son parti. Après sa défaite, il acceptera d’ailleurs le poste de président de l’Assemblée législative.

Quant au poste de président de la Cour suprême, Kayibanda m’a proposé la candidature de Nzeyimana Isidore. Je savais très bien que Kayibanda aimait ce dernier puisque, du temps où Nzeyimana était encore membre de l’APROSOMA, Kayibanda m’avait juré de l’arracher à l’APROSOMA. Nzeyimana avait eu, entre autres mérites, celui d’accepter, au risque de briser sa carrière d’administrateur territorial adjoint, de participer à la rédaction du Manifeste des Bahutu et de porter lui-même ce document inédit au vice-gouverneur général à Bujumbura.

 

L’ONU et le référendum du 25 septembre 1961

 

[N.D.L.R. : L’acte historique du 28 janvier 1961 sera, cela va de soi, contesté avec la dernière énergie par l’UNaR et Kigeli. Ils présentaient cet acte comme un coup de force perpétré par la colonisation belge contre les forces patriotiques et anti­colonialistes du Rwanda. Le peuple et leurs leaders, quant à eux, étaient en liesse. Pour la première fois dans l’histoire du Rwanda, un hutu accédait au « fau­teuil du roi ». La Belgique reconnut de facto les autorités publiques insti­tuées par le coup de Gitarama. Seule, l’ONU resta perplexe.

Comme il était impensable de rame­ner la situation au statu quo ante, sur pression des nations anti-coloniali­stes trompées par une campagne sournoise des meilleurs éléments de l’UNaR sur le caractère antidémocratique des partis hutu, l’ONU recourra à la forme du référendum pour départager les deux camps adverses, le camp républicain et le camp monarchiste.

La date de la consultation générale du peuple sous forme d’un référendum fut fixée au 25 septembre 1961. Les opérations électorales ainsi que le référendum eurent lieu au suffrage universel et direct des hommes et femmes adultes rwandais, sous la surveillance de l’Organisa­tion des Nations unies.

Par un vote massif de plus de 80 % des suffrages exprimés, le peuple rwandais légitima et consacra le coup de Gitarama et mit fin à un différend qui avait duré des siècles. Ce jugement du peuple fut baptisé par l’histoire « KAMARAMPAKA » (trancher un différend). A partir de cette date, la révolution du peuple fut considérée comme terminée. La place et la parole étaient à ses représentants régulièrement mandatés par les élections.]

Question : Au lendemain du référendum, le 25 octobre 1961 exactement, vous fûtes contraint de démissionner de vos fonctions de président de la République. Pourtant , le 28 janvier 1961, vous aviez accepté cette fonction dont d’aucuns diront qu’elle était pleine d’embûches et que vous aviez été placé là avec l’intention de vous sacrifier. Quelle est votre opinion sur ces interprétations et pourquoi avez-vous remis le pouvoir sans vous battre ?

Réponse : Le 28 janvier 1961, j’avais été élu par le parti PARMEHUTU. Ma candidature avait été avancée par le chef de notre parti. Nous, les membres du PARMEHUTU, avions pour consigne de ne pas nous dispu­ter les postes de sitôt. J’étais conscient de la gravité des actes que nous posions le 28 janvier 1961. J’aurais pu être arrêté, par exemple, par l’administration belge, comme usurpateur du pouvoir, car aux yeux de celle-ci comme à ceux de l’ONU, Kigeli restait le chef de l’Etat. Durant les huit mois où j’ai parcouru le pays entier, je courais également des risques réels d’agression, voire d’assassinat.

J’ai accepté de démissionner à la suite du référendum du 25 septembre 1961, parce que le parti venait de décider d’adopter un autre type de gouvernement, à savoir le régime présidentiel. Contrairement au régime parlementaire à deux têtes (un président et un Premier ministre), le nouveau régime était à une tête (un président en même temps Premier ministre). Nous voyions ce qui était arrivé au Congo où Kasa-Vubu et Lumumba s’entretuaient. Il ne fallait pas que nous commencions à nous entretuer. Nous avions besoin d’un pouvoir fort pour consolider notre victoire.

Question : Pourquoi, alors que vous étiez président, n’avez-vous pas tenté de vous emparer du poste de Premier ministre ?

Réponse : Je n’étais pas chef de parti ; je ne pouvais donc pas être chef de gouvernement. Par contre, le chef de parti pouvait, lui, être aussi président de la République. Toutes les autres interprétations, et ces dires sur le prétendu piège qui m’aurait été tendu, ne sont pas du tout vraies. Je savais que Kayibanda avait proposé ma candidature parce qu’il m’aimait et m’appréciait.

Le 25 octobre 1961, alors que nous nous rendions à Nyamirambo (lieu de démission), un militaire blanc m’a demandé si je ne voulais pas enfermer Kayibanda. Je lui ai répondu qu’il n’était pas question, au Rwanda, d’une lutte à la Kasa-Vubu –Lumumba. Trois heures plus tard, je remettais ma démission à l’Assemblée législative afin de permettre l’élection du nouveau prési­dent selon les règles du (nouveau) régime présidentiel.

J’ai remis ma démission sans le moindre ressentiment. Vous savez, à cette époque-là, on ne songeait pas tellement à ses propres intérêts. Et puis, depuis treize ans que j’étais au combat au corps à corps, je croyais qu’après notre victoire, je pourrais vivre en paix là où le parti désirait me placer. Après la victoire, tout n’a pas été rose, certes, mais l’histoire est ainsi faite. Je le répète, en ces moments précis des 28 janvier et 25 septembre 1961, tout le monde était ami et n’avait pas le temps de penser à ses propres intérêts. Seules comptaient la discipline, l’unité et la primauté du parti. Or, le parti c’était Kayibanda, lui qui en était le président-fondateur.

[N.D.L.R. : Après sa démission, Dominique Mbonyumutwa est nommé vice-président du Tribunal du pays (deuxième chambre de la future Cour d’appel, de 1961 à 1964) avant de se faire élire député national (1964-1969). Exclu du parti PARMEHUTU dans l’affaire « guta umurongo » (voir supra), Dominique Mbonyumutwa entame sa traversée du désert politique jusqu’en 1978, date où il est appelé à la première fonction honorifique de la République en qualité de chancelier des ordres nationaux, jusqu’à sa mort le 26 juillet 1986. Le président J. Habyarimana décréta un deuil national de trois jours et des obsèques officielles eurent lieu le 1er août. Le président Habyarimana honora lui-même les obsèques de sa participation, entouré de tous les corps constitués de la République et d’une foule nombreuse, au stade de Gitarama-ville, là même où, vingt-cinq ans avant, Dominique Mbonyumutwa avait accédé à la magistrature suprême du pays le 28 janvier 1961).]

 

Fac-similé de la plainte du sous-chef Dominique Mbonyumutwa

 

Theo

Est-ce que le MDPR ( parti dissout en l'an 2013), aura joue un role, si minime qu'il soit, dans la comprehension du probleme rwandais et dans l'avancement pour la recherche des solutions? C'est a chacun de juger. De toutes facons, notre action n'aura pas tout a fait passe inapercu! Sans politique ou en politique, nous continuerons a lutter pour la liberte, la verite et la reconciliation, ainsi que pour l'instauration d'un etat de droit au Rwanda. Selon Sylmpedia: "Mouvement Démocratique du Peuple pour la Réconciliation (MDPR- INTIGANDA) Drapeau du MDPR Fondé le 13 Décembre 2009 par l’Abbé Théophile Murengerantwari. Ancien "titulaire" de l’Evêché de Cyangugu, exilé en Allemagne ou il a basé son mouvement issu d’une scission avec le RMC. Il soutient le retour du Roi Kigeri V et un nouveau référendum sur la question de la restauration de la monarchie. Il s’est prononcé en faveur la candidate Victoire Ingabire Umuhoza, leader du Front Démocratique Unifié (actuellement mise en résidence surveillée pour tentative de déstabilisation du pays et négation du génocide depuis Avril 2010) qui n’a pu participer à l’élection pluraliste du 9 Août 2010. Très actif, le MDPR émet régulièrement des communiqués sur son site et participe à des manifestations contre le gouvernement rwandais du Président Kagamé." http://www.sylmpedia.fr/index.php/Parti_royaliste_Rwandais

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