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Lettre de sa Majesté Jean Baptiste I Kigeli V au VGG Harroy(16 octobre 1959)

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Nyanza, le 16 octobre 1959
Monsieur le Vice-Gouverneur Général,
Gouverneur du Ruanda-Urundi,
Dans ma note du 12-10-1959, je vous ai fait savoir que la
Résidence était fondatrice d’un parti politique, et je tiens à
vous confirmer qu’il en est ainsi.
Je vous disais dans cette note que je comptais sur votre retour
pour travailler la main dans la main, aux fins d’assurer la
tranquillité dans le Rwanda. Mais je constate que la Résidence
de Kigali se sert du pouvoir de l’Etat pour renforcer son parti,
et détruire le parti opposé au sien. C’est un abus du pouvoir
inadmissible et illégal, car il ne faut en aucune façon
contraindre la liberté ni d’expression, ni d’adhésion aux
idéologies saines qui commencent à prendre corps dans le pays,
pour autant, bien attendu, qu’elle ne porte pas atteinte à
l’ordre public.
On dirait que Monsieur le Résident et son Adjoint voudraient me
pousser à les désavouer publiquement, et la chose deviendra
inévitable s’ils ne changent pas de tactique, car il faut
sauvegarder l’équilibre dans le pays. Mais je pense que votre
intervention servira à éviter que les choses n’en viennent à
cette extrémité.
Le fait qu’en maints égards, l’Administration locale était en
conflit avec Mutara III est connu. Mais personnellement,
j’étais convaincu qu’il s’agissait d’un conflit de personnes,
et depuis mon avènement, j’ai tout fait pour que la
collaboration entre les deux administrations soit amicale, afin
de faire progresser le Ruanda dans le calme et la tranquillité,
sous l’égide de la Belgique.
Mais les agissements de la Résidence me permettent de constater,
bien à regret, qu’ils procèdent d’un conflit entre le Résident
et son Adjoint d’une part, et la Dynastie ruandaise d’autre
part.
Dans de pareilles conditions, il n’y a plus qu’une seule
possibilité qu’il reste à envisager: collaborer directement
avec vous pour le bien de mon pays, puisque je me rends compte
de ce que la collaboration entre le Résident et son Adjoint et
moi est devenue impossible.
Ils auraient dû, en effet, se rendre compte qu’il n’échappe à
personne que, s’attaquer au Chef Kayihura, c’est s’attaquer à
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moi personnellement, vu le rôle de premier plan qu’il a été
appelé à jouer dans le pays depuis la mort de Mutara III, et
tout particulièrement dans les circonstances qui ont entouré
mon avènement, même si l’on tient à méconnaître ses qualités et
sa valeur notoires sous le règne de mon prédécesseur.
Par conséquent, la mesure qui frappe la personne de Kayihura
n’apparaît que comme une attaque directe à moi-même, et contre
la coutume du Ruanda. Quant à ce qui est de ses deux compagnons,
vous n’êtes pas sans savoir que l’opinion du pays les considère
comme ses porte-parole les plus autorisés.
En tant que Umwami du Ruanda, je ne puis ne pas réagir lorsque
l’opinion de mon peuple est brimée.
Je veux sans doute régner en monarque constitutionnel, mais
comme je n’ai pas encore de ministres pour gouverner le pays,
je dois provisoirement le diriger, et le défendre contre toute
attaque, d’où qu’elle vienne.
J’ai juré d’obéir aux lois du Ruanda-Urundi, mais je tiens à
vous préciser que je ne considère pas comme loi des
manifestations de propagande politique libellées sous forme
législative de quelque nature qu’elle soit.
Mais il y a autre chose : le décret du 14 juillet 1952, article
17, confère au Mwami le droit de nommer, avec l’agrégation du
Gouverneur, les chefs de chefferie. Or, Monsieur le Résident
vient de s’arroger ce droit en agissant illégalement, et sans
doute par provocation délibérée, car je ne puis supposer qu’il
ignore ces dispositions. ..
Il a en effet désigné par sa note No. 220, ceux qui doivent
exercer la fonction de chef du Migongo-Cyesha et Buyenzi, et a
même attribué aux dirigeants de son propre parti, les
importantes chefferies du Bwanacyambwe et Bugoyi, sans tenir
compte en tout cela, de ma présence à la tête du pays.
Si je tenais à vous préciser toutes ces choses, Monsieur le
Vice-Gouverneur Général, c’est que j’estimais qu’il est de mon
devoir d’attirer votre attention sur les questions, graves en
conséquences. Le Ruanda a besoin de l’aide de la Belgique pour
poursuivre son progrès, mais ces manoeuvres qui pullulent
aujourd’hui à la Résidence de Kigali, élèvent une série
d’obstacles à cette collaboration si nécessaire et
indispensable pour le succès de l’oeuvre entreprise dans le
pays par la Belgique.
C’est le Ruanda qui en souffrira évidemment, mais du moins il
faudra qu’on nous rende justice et qu’on reconnaisse que toutes
les responsabilité s pèsent sur Monsieur le Résident et son
Adjoint.
En attendant, je tiens à vous faire remarquer, Monsieur le
Vice-Gouverneur Général, que toutes ces nominations de chefs
par le Résident Preud’homme, sont illégales aux termes du
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décret du 14 juillet 1952, spécialement dans son article 17.
Donc, je les considère comme nulles.
Ensuite, je déclare que tout munyarwanda qui acceptera de M.
Preud’homme toute nomination à la fonction de chef dans des
conditions analogues à celles ci-dessus rapportées ou
similaires, sera un intrus, et tous les banyarwanda devront le
savoir.
Enfin, M. Preud’homme et ses conseillers perdent de vue un
facteur crucial pour l’époque que nous vivons ces temps-ci:
nous sommes dans le deuil, puisque depuis le décès de Mutara
III, l’intronisation coutumière de son successeur n’est pas
encore intervenue. Or, voilà que M. le Résident suscite un
deuil nouveau, en attaquant la coutume du Ruanda, dans sa
disposition la plus sacrée (chef Kayihura) et l’opinion du Pays
dans les trois chefs, contre lesquels il n’existe aucune
accusation fondée, je tiens à l’affirmer catégoriquement.
En conséquence, je ne puis que vous prévenir que le concours de
toutes ces circonstances ne peut qu’entraîner le prolongement
de ce deuil, jusqu’à ce que tout soit rentré dans la légalité.
Les fêtes de l’intronisation que l’on préparait ne pourront
avoir lieu, vu cet état d’esprit qui règne actuellement dans le
pays…Je serais intronisé le jour où toute l’opinion du Ruanda
sera en mesure de prendre part aux réjouissances.
Aussi, pour qu’il n’y ait pas de fausses interprétations, je
m’expliquerai devant l’opinion du Ruanda, afin que mon peuple
sache les raisons qui m’ont poussé à prolonger le deuil…
(Sé) J.-B. Kigeli V NDAHINDURWA.
Mwami du Rwanda

Source: http://www.olny. nl/RWANDA/ Archives/ Kigeri_lettre_ Vice_Gouverneur. pdf

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